viernes, 28 de marzo de 2014

L'Étourdi ou les Contretemps


L’Étourdi ou les Contretemps ou L'estourdy ou les contre-temps, est une comédie en cinq actes et en vers de Molière, représentée pour la première fois à Lyon en 1653. Elle a été représentée la première fois à Paris au Théâtre du Petit-Bourbonle 3 novembre 1658 par la troupe de Monsieur, frère unique du Roi.


Résumé

Lélie aime Célie, la belle esclave que possède le vieux Trufaldin et qu'il voudrait lui racheter pour lui offrir le mariage. Mais il est sans le sou, à cause de son père, Pandolfe, qui se montre particulièrement jaloux de sa bourse, et a prévu d'ailleurs pour son fils un autre mariage, avec Hyppolite, qui aime Léandre, le rival de Lélie. Le valet de Lélie, Mascarille, est mis sur l'affaire: à lui de trouver le moyen de se procurer l'argent qui permettra à son maître de s'attacher Célie et de damner le pion à tous ses rivaux. Mais les maladresses du jeune homme vont donner bien des difficultés à l'ingénieux Mascarille...


ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

         La scène est à Messine.
  
LÉLIE

  Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester ;
Nous verrons de nous deux qui pourra l’emporter ;
Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux vœux de son rival portera plus d’obstacle.
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n’épargnerai rien.

 SCÈNE II

LÉLIE, MASCARILLE.


LÉLIE
  Ah ! Mascarille.

MASCARILLE
            Quoi ?

LÉLIE
  Voici bien des affaires ;
  J’ai dans ma passion toutes choses contraires :
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
Malgré mon changement, est toujours mon rival.

MASCARILLE
           Léandre aime Célie !

LÉLIE
  Il l’adore, te dis-je.

MASCARILLE
        Tant pis.

LÉLIE
  Hé ! oui, tant pis, c’est là ce qui m’afflige.
  Toutefois j’aurais tort de me désespérer,
Puisque j’ai ton secours je puis me rassurer ;
Je sais que ton esprit en intrigues fertile,
N’a jamais rien trouvé qui lui fût difficile,
Qu’on te peut appeler le roi des serviteurs,
Et qu’en toute la terre...

MASCARILLE
  Hé ! trêve de douceurs.
  Quand nous faisons besoin nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables,
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu’il faut rouer de coups.

LÉLIE
  Ma foi, tu me fais tort avec cette invective ;
Mais enfin discourons un peu de ma captive,
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants :
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage,
Je vois pour sa naissance un noble témoignage,
Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas,
Cache son origine, et ne l’en tire pas.

MASCARILLE

  Vous êtes romanesque avecque vos chimères ;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires,
C’est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu’il dit,
Vous savez que sa bile assez souvent s’aigrit,
Qu’il peste contre vous d’une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière ;
Il est avec Anselme en parole pour vous ,
Que de son Hippolyte on vous fera l’époux,
S’imaginant que c’est dans le seul mariage,
Qu’il pourra rencontrer de quoi vous faire sage.
Et s’il vient à savoir que rebutant son choix
D’un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.

LÉLIE
  Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique.

MASCARILLE
  Mais vous, trêve plutôt à votre politique,
Elle n’est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...

LÉLIE
Sais-tu qu’on n’acquiert rien de bon à me fâcher ?
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu’un valet conseiller y fait mal ses affaires ?

MASCARILLE
  Il se met en courroux! Tout ce que j’en ai dit
N’était rien que pour rire, et vous sonder l’esprit ?
D’un censeur de plaisirs ai-je fort l’encolure ?
Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu’il est très certain,
Qu’on ne peut me taxer que d’être trop humain.
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père ;
Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire ;
Ma foi, j’en suis d’avis, que ces penards chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et vertueux par force, espèrent par envie,
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m’offre à vous servir.

LÉLIE
  Ah ! c’est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l’ai fait paraître,
N’a point été mal vu des yeux qui l’ont fait naître ;
Mais Léandre à l’instant vient de me déclarer
Qu’à me ravir Célie il se va préparer.
C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions.

MASCARILLE
Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire?

LÉLIE
  Hé bien ? le stratagème ?

MASCARILLE
  Ah ! comme vous courez !
  Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J’ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m’abuse.
Mais si vous alliez...

LÉLIE
  Où ?

MASCARILLE
       C’est une faible ruse.
  J’en songeais une.

LÉLIE
  Et quelle ?

MASCARILLE
  Elle n’irait pas bien.
  Mais ne pourriez-vous pas... ?

LÉLIE
  Quoi ?

MASCARILLE
  Vous ne pourriez rien.
  Parlez avec Anselme.

LÉLIE
  Et que lui puis-je dire ?

MASCARILLE
  Il est vrai, c’est tomber d’un mal dedans un pire.
        Il faut pourtant l’avoir. Allez chez Trufaldin.

LÉLIE
  Que faire ?

MASCARILLE
  Je ne sais.

LÉLIE
  C’en est trop, à la fin ;
  Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE
  Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver,
À chercher les biais que nous devons trouver ;
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu’un rival vous prévienne et vous brave.
De ces Égyptiens qui la mirent ici,
Trufaldin qui la garde est en quelque souci,
Et trouvant son argent qu’ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu’il serait très ravi de la vendre :
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu,
Il se ferait fesser, pour moins d’un quart d’écu ;
Et l’argent est le dieu que sur tout il révère :
Mais le mal, c’est...

LÉLIE
  Quoi ? c’est ?

MASCARILLE
Que Monsieur votre père
  Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
Comme vous voudriez bien, manier ses ducats :
Qu’il n’est point de ressort qui pour votre ressource,
Peut faire maintenant ouvrir la moindre bourse :
Mais tâchons de parler à Célie un moment,
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici.

LÉLIE
  Mais Trufaldin pour elle,
  Fait de nuit et de jour exacte sentinelle ;
Prends garde.

MASCARILLE
  Dans ce coin demeurons en repos.
  Oh ! bonheur ! la voilà qui paraît à propos.
SCÈNE III

CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE
  Ah ! que le Ciel m’oblige, en offrant à ma vue
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
Et, quelque mal cuisant que m’aient causé vos yeux,
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !

CÉLIE
  Mon cœur qu’avec raison votre discours étonne,
N’entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c’est sans mon congé.

LÉLIE
  Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure ;
  Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure,
Et...

MASCARILLE
  Vous le prenez là d’un ton un peu trop haut ;
  Ce style maintenant n’est pas ce qu’il nous faut ;
Profitons mieux du temps, et sachons vite d’elle
Ce que...

TRUFALDIN, dans la maison.
  Célie !

MASCARILLE
  Hé bien ?

LÉLIE
  Oh ! rencontre cruelle,
  Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler !

MASCARILLE
  Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.
SCÈNE IV

TRUFALDIN, CÉLIE, MASCARILLE, et LÉLIE, retiré dans un coin.
TRUFALDIN
  Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous à qui je défends de parler à personne.

CÉLIE
  Autrefois j’ai connu cet honnête garçon ;
130 Et vous n’avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.

MASCARILLE
  Est-ce là le seigneur Trufaldin ?

CÉLIE
  Oui, lui-même.

MASCARILLE
  Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême,
De pouvoir saluer en toute humilité,
Un homme dont le nom est partout si vanté.

TRUFALDIN
  Très humble serviteur.

MASCARILLE
  J’incommode peut-être ;
  Mais je l’ai vue ailleurs, où m’ayant fait connaître,
Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir,
Je voulais sur un point un peu l’entretenir.

TRUFALDIN
  Quoi ! te mêlerais-tu d’un peu de diablerie ?

CÉLIE
  Non, tout ce que je sais n’est que blanche magie.

MASCARILLE
  Voici donc ce que c’est. Le maître que je sers,
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
Il aurait bien voulu du feu qui le dévore,
Pouvoir entretenir la beauté qu’il adore :
Mais un dragon veillant sur ce rare trésor
N’a pu, quoi qu’il ait fait, le lui permettre encor,
Et, ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable ;
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux,
Ont sujet d’espérer quelque succès heureux,
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche,
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CÉLIE
  Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour ?

MASCARILLE
  Sous un astre à jamais ne changer son amour.

CÉLIE
  Sans me nommer l’objet pour qui son cœur soupire,
La science que j’ai m’en peut assez instruire ;
Cette fille a du cœur, et dans l’adversité,
Elle sait conserver une noble fierté,
Elle n’est pas d’humeur à trop faire connaître,
Les secrets sentiments qu’en son cœur on fait naître :
Mais je les sais comme elle, et d’un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.

MASCARILLE
  Ô ! merveilleux pouvoir de la vertu magique !

CÉLIE
  Si ton maître en ce point de constance se pique,
  Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu’il n’appréhende pas de soupirer en vain ;
Il a lieu d’espérer, et le fort qu’il veut prendre
N’est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.

MASCARILLE
  C’est beaucoup ; mais ce fort dépend d’un gouverneur
Difficile à gagner.

CÉLIE
  C’est là tout le malheur.

MASCARILLE
  Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire.

CÉLIE
  Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

LÉLIE, les joignant.
  Cessez, ô ! Trufaldin, de vous inquiéter,
C’est par mon ordre seul qu’il vous vient visiter ;
Et je vous l’envoyais ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
Pourvu qu’entre nous deux le prix soit arrêté.

MASCARILLE
  La peste soit la bête.

TRUFALDIN
  Ho ! ho ! qui des deux croire,
  Ce discours au premier, est fort contradictoire.

MASCARILLE
  Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé ;
Ne le savez-vous pas ?

TRUFALDIN
  Je sais ce que je sai ;
  J’ai crainte ici dessous de quelque manigance :
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence :
Et vous filous fieffés, ou je me trompe fort,
Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d’accord.

MASCARILLE
  C’est bien fait ; je voudrais qu’encor sans flatterie,
Il nous eût d’un bâton chargés de compagnie ;
À quoi bon se montrer ? et comme un Étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di ?

LÉLIE
  Je pensais faire bien.

MASCARILLE
  Oui, c’était fort l’entendre ;
  Mais quoi, cette action ne me doit point surprendre,
Vous êtes si fertile en pareils Contre-temps,
Que vos écarts d’esprit n’étonnent plus les gens.

LÉLIE
  Ah ! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable,
Le mal est-il si grand qu’il soit irréparable ?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins,
Qu’il ne puisse acheter avant moi cette belle,
De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.

MASCARILLE
  Fort bien. À vrai dire, l’argent
  Serait dans notre affaire un sûr et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d’un autre.
SCÈNE V

ANSELME, MASCARILLE.
ANSELME

  Par mon chef, c’est un siècle étrange que le nôtre !
  J’en suis confus ; jamais tant d’amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien.
Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie,
Sont comme les enfants que l’on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l’accouchement ;
  L’argent dans une bourse entre agréablement :
Mais le terme venu que nous devons le rendre,
C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste, ce n’est pas peu que deux mille francs dus,
Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ;
Encore est-ce un bonheur.

MASCARILLE
  Ô ! Dieu, la belle proie
  À tirer en volant! chut : il faut que je voie,
Si je pourrais un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il le faut bercer.
Je viens de voir, Anselme...

ANSELME
  Et qui ?

MASCARILLE
  Votre Nérine.

ANSELME
  Que dit-elle de moi, cette gente assassine ?

MASCARILLE
  Pour vous elle est de flamme.

ANSELME
  Elle ?

MASCARILLE
  Et vous aime tant,
  Que c’est grande pitié.

ANSELME
  Que tu me rends content !

MASCARILLE
  Peu s’en faut que d’amour la pauvrette ne meure ;
"Anselme, mon mignon, crie-t-elle, à toute heure,
Quand est-ce que l’hymen  unira nos deux cœurs ?
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?"

ANSELME
  Mais pourquoi jusqu’ici me les avoir celées ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
Mascarille, en effet, qu’en dis-tu ? Quoique vieux,
J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE
  Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S’il n’est pas des plus beaux, il est désagréable.

ANSELME
  Si bien donc...

MASCARILLE
  Si bien donc qu’elle est sotte de vous ;
  Ne vous regarde plus...

ANSELME
  Quoi ?

MASCARILLE
  Que comme un époux :
  Et vous veut...

ANSELME
  Et me veut... ?

MASCARILLE
  Et vous veut, quoi qu’il tienne,
  Prendre la bourse.

ANSELME
  La... ?

MASCARILLE prend la bourse.
  La bouche avec la sienne.

ANSELME
  Ah ! je t’entends. Viens çà, lorsque tu la verras,
Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.

MASCARILLE
  Laissez-moi faire.

ANSELME
  Adieu.

MASCARILLE
  Que le Ciel vous conduise !

ANSELME
Ah ! vraiment je faisais une étrange sottise,
Et tu pouvais pour toi m’accuser de froideur :
Je t’engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle ;
Tiens, tu te souviendras...

MASCARILLE
Ah ! non pas, s’il vous plaît.

ANSELME
  Laissez-moi.

MASCARILLE
  Point du tout, j’agis sans intérêt.

ANSELME
  Je le sais ; mais pourtant...

MASCARILLE
  Non, Anselme, vous dis-je :
  Je suis homme d’honneur, cela me désoblige.

ANSELME
  Adieu donc, Mascarille !

MASCARILLE
  Ô long discours !

ANSELME
  Je veux
  Régaler par tes mains cet objet de mes vœux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L’achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.

MASCARILLE
  Non, laissez votre argent,
  Sans vous mettre en souci, je ferai le présent ;
  Et l’on m’a mis en main une bague à la mode,
Qu’après vous payerez si cela l’accommode.

ANSELME
  Soit, donne-la pour moi ; mais surtout fais si bien,
Qu’elle garde toujours l’ardeur de me voir sien.
SCÈNE VI

LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.
LÉLIE
  À qui la bourse ?

ANSELME
  Ah ! Dieux, elle m’était tombée,
  Et j’aurais après cru qu’on me l’eût dérobée ;
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m’épargne un grand trouble, et me rend mon argent :
Je vais m’en décharger au logis tout à l’heure.

MASCARILLE
  C’est être officieux, et très fort, ou je meure.

LÉLIE
  Ma foi, sans moi, l’argent était perdu pour lui.

MASCARILLE
  Certes, vous faites rage, et payez aujourd’hui
D’un jugement très rare, et d’un bonheur extrême.
Nous avancerons fort, continuez de même.

LÉLIE
  Qu’est-ce donc ? qu’ai-je fait ?

MASCARILLE
  Le sot, en bon françois,
  Puisque je puis le dire, et qu’enfin je le dois.
Il sait bien l’impuissance où son père le laisse,
Qu’un rival qu’il doit craindre, étrangement nous presse,
Cependant quand je tente un coup pour l’obliger,
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...

LÉLIE
  Quoi ! c’était... !

MASCARILLE
Oui, bourreau, c’était pour la captive,
  Que j’attrapais l’argent dont votre soin nous prive.

LÉLIE
  S’il est ainsi j’ai tort ; mais qui l’eût deviné ?

MASCARILLE
  Il fallait, en effet, être bien raffiné.

LÉLIE
  Tu me devais  par signe avertir de l’affaire.

MASCARILLE
  Oui, je devais au dos avoir mon luminaire;
Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos,
Et ne nous chantez plus d’impertinents propos :
Un autre après cela quitterait tout peut-être ;
Mais j’avais médité tantôt un coup de maître,
Dont tout présentement je veux voir les effets,
À la charge que si...

LÉLIE
  Non, je te le promets,
  De ne me mêler plus de rien dire, ou rien faire.

MASCARILLE
  Allez donc, votre vue excite ma colère.

LÉLIE
  Mais surtout hâte-toi, de peur qu’en ce dessein...

MASCARILLE
Allez, encore un coup, j’y vais mettre la main.
Menons bien ce projet, la fourbe sera fine,
S’il faut qu’elle succède ainsi que j’imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.

SCÈNE VII

PANDOLPHE, MASCARILLE.
PANDOLFE

  Mascarille.

MASCARILLE
  Monsieur ?

PANDOLFE
  À parler franchement,
  Je suis mal satisfait de mon fils.

MASCARILLE
De mon maître ?
  Vous n’êtes pas le seul qui se plaigne de l’être :
Sa mauvaise conduite insupportable en tout,
Met à chaque moment ma patience à bout.

PANDOLFE
  Je vous croirais pourtant assez d’intelligence
Ensemble.

MASCARILLE
  Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
  Toujours de son devoir je tâche à l’avertir ;
Et l’on nous voit sans cesse avoir maille à partir.
À l’heure même encor nous avons eu querelle,
Sur l’hymen  d’Hippolyte, où je le vois rebelle ;
  Où par l’indignité d’un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.

PANDOLFE
  Querelle ?

MASCARILLE
  Oui, querelle, et bien avant poussée.

PANDOLFE
  Je me trompais donc bien : car j’avais la pensée,
Qu’à tout ce qu’il faisait tu donnais de l’appui.

MASCARILLE
Moi ! Voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui ;
Et comme l’innocence est toujours opprimée.
Si mon intégrité vous était confirmée ;
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour précepteur :
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage,
Que ce que je lui dis, pour le faire être sage.
"Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent,
Réglez-vous. Regardez l’honnête homme de père
Que vous avez du Ciel, comme on le considère ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur,
Et, comme lui, vivez en personne d’honneur."

PANDOLFE
  C’est parler comme il faut. Et que peut-il répondre ?

MASCARILLE
  Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre.
Ce n’est pas qu’en effet, dans le fond de son cœur,
Il ne tienne de vous des semences d’honneur ;
Mais sa raison n’est pas maintenant sa maîtresse :
Si je pouvais parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

PANDOLFE
  Parle.

MASCARILLE
  C’est un secret qui m’importerait fort,
  S’il était découvert : mais à votre prudence
Je puis le confier avec toute assurance.

PANDOLFE
  Tu dis bien.

MASCARILLE
  Sachez donc que vos vœux sont trahis,
  Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.

PANDOLFE
  On m’en avait parlé ; mais l’action me touche,
De voir que je l’apprenne encore par ta bouche.

MASCARILLE
  Vous voyez si je suis le secret confident...

PANDOLFE
  Vraiment, je suis ravi de cela.

MASCARILLE
  Cependant
  À son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre ?
  Il faut... j’ai toujours peur qu’on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi s’il savait ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
Acheter sourdement l’esclave idolâtrée,
Et la faire passer en une autre contrée.
  Anselme a grand accès auprès de Trufaldin ;
Qu’il aille l’acheter pour vous dès ce matin :
Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connais des marchands, et puis bien vous promettre,
D’en retirer l’argent qu’elle pourra coûter :
Et malgré votre fils de la faire écarter.
Car enfin si l’on veut qu’à l’hymen il se range,
À cette amour naissant il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien même il serait résolu,
Qu’il aurait pris le joug que vous avez voulu :
  Cet autre objet pouvant réveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter préjudice.

PANDOLFE
  C’est très bien raisonné ; ce conseil me plaît fort ;
Je vois Anselme, va, je m’en vais faire effort,
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
 Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

MASCARILLE
  Bon, allons avertir mon maître de ceci :
Vive la fourberie, et les fourbes aussi.

SCÈNE VIII

HIPPOLYTE, MASCARILLE.
HIPPOLYTE
  Oui, traître, c’est ainsi que tu me rends service ;
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice ;
À moins que de cela l’eussé-je soupçonné !
Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné!
Tu m’avais promis lâche, et j’avais lieu d’attendre,
Qu’on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ;
Que du choix de Lélie, où l’on veut m’obliger,
Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ;
Que tu m’affranchirais du projet de mon père ;
Et cependant ici tu fais tout le contraire :
Mais tu t’abuseras, je sais un sûr moyen,
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas...

MASCARILLE
       Ah ! que vous êtes prompte !
  La mouche tout d’un coup à la tête vous monte ;
Et, sans considérer s’il a raison, ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit démon.
J’ai tort, et je devrais sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisqu’ainsi l’on m’outrage.

HIPPOLYTE
  Par quelle illusion penses-tu m’éblouir ?
Traître, peux-tu nier ce que je viens d’ouïr ?

MASCARILLE
  Non ; mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu’à vous rendre service :
Que ce conseil adroit qui semble être sans fard,
Jette dans le panneau l’un et l’autre vieillard :
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
Qu’à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie :
Et faire que l’effet de cette invention
Dans le dernier excès portant sa passion,
Anselme rebuté de son prétendu gendre,
Puisse tourner son choix du côté de Léandre.

HIPPOLYTE
  Quoi ! tout ce grand projet qui m’a mise en courroux,
Tu l’as formé pour moi, Mascarille !

MASCARILLE
  Oui, pour vous.
  Mais puisqu’on reconnaît si mal mes bons offices,
Qu’il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour récompense, on s’en vient de hauteur
Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur,
Je m’en vais réparer l’erreur que j’ai commise,
Et dès ce même pas rompre mon entreprise.

HIPPOLYTE, l’arrêtant.
  Hé ! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d’un premier mouvement.

MASCARILLE
  Non, non, laissez-moi faire, il est en ma puissance,
De détourner le coup qui si fort vous offense.
Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais :
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.

HIPPOLYTE
  Hé ! Mon pauvre garçon, que ta colère cesse ;
J’ai mal jugé de toi, j’ai tort, je le confesse :
(Tirant sa bourse.)
  Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
  Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?

MASCARILLE
  Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse :
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
Apprenez qu’il n’est rien qui blesse un noble cœur,
Comme quand il peut voir qu’on le touche en l’honneur.

HIPPOLYTE
  Il est vrai je t’ai dit de trop grosses injures :
Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.

MASCARILLE
  Hé ! tout cela n’est rien ; je suis tendre à ces coups :
Mais déjà je commence à perdre mon courroux,
Il faut de ses amis endurer quelque chose.

HIPPOLYTE
  Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose ?
Et crois-tu que l’effet de tes desseins hardis,
Produise à mon amour le succès que tu dis ?

MASCARILLE
  N’ayez point pour ce fait l’esprit sur des épines ;
J’ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
Et quand ce stratagème à nos vœux manquerait,
Ce qu’il ne ferait pas, un autre le ferait.

HIPPOLYTE
  Crois qu’Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

MASCARILLE
  L’espérance du gain n’est pas ce qui me flatte.

HIPPOLYTE
  Ton maître te fait signe, et veut parler à toi ;
  Je te quitte : mais songe à bien agir pour moi.

SCÈNE IX

MASCARILLE, LÉLIE.
LÉLIE

  Que diable fais-tu là ; tu me promets merveille ;
Mais ta lenteur d’agir est pour moi sans pareille :
Sans que mon bon génie au-devant m’a poussé,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
C’était fait de mon bien, c’était fait de ma joie,
D’un regret éternel je devenais la proie ;
Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré,
Anselme avait l’esclave, et j’en étais frustré.
Il l’emmenait chez lui ; mais j’ai paré l’atteinte,
J’ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte
Le pauvre Trufaldin l’a retenue.

MASCARILLE
  Et trois ;
  Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
C’était par mon adresse, ô cervelle incurable,
Qu’Anselme entreprenait cet achat favorable ;
Entre mes propres mains on la devait livrer ;
Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ;
Et puis pour votre amour je m’emploierais encore ?
J’aimerais mieux cent fois être grosse pécore,
Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou.

LÉLIE
  Il nous le faut mener en quelque hôtellerie,
Et faire sur les pots décharger sa furie.

miércoles, 19 de marzo de 2014


Les principales pièces de Molière

1655      L'Étourdi

1656      Le Dépit amoureux

1659      Les Précieuses ridicules

1660      Sganarelle ou le Cocu imaginaire

1661      L’École des maris

1662      L'École des femmes

1663      La Critique de l’École des femmes

1664      Le Mariage forcé
              Tartuffe

1665      Dom Juan
              L'Amour médecin

1666      Le Misanthrope              

1667       La Pastorale comique
               Le Sicilien ou l’Amour-peintre

1668       L'Avare

1669       Monsieur de Pourceaugnac

1670       Le Bourgeois gentilhomme

1671      La Comtesse d’Escarbagnas  
              Les Fourberies de Scapin

1672       Les Femmes savantes

1673        Le Malade imaginaire

martes, 18 de marzo de 2014

La mort de Molière

Les circonstances



Le premier récit est fourni par la requête de sa veuve, datée du lendemain de la mort, à l’archevêque de Paris pour obtenir une sépulture chrétienne. En effet, Molière, comédien, n’ayant pas signé, comme Madeleine Béjart, de renonciation à sa profession, est automatiquement excommunié. Sa veuve, Armande, veut montrer qu’il est mort en bon chrétien tout en sachant par ailleurs que l’archevêque va faire enquêter sur la vérité de ses allégations : « Vendredi, 17 du présent mois de février, sur les 9 heures du soir, ledit feu sieur Molière s’étant trouvé mal de la maladie dont il décéda environ une heure après, il voulut témoigner des marques de repentir de ses fautes et mourir en bon chrétien. » Il envoya chercher un prêtre. Deux refusent de venir. « Toutes ces allées et venues tardèrent plus d’une heure et demie. » Un troisième arrive trop tard. « Comme ledit sieur Molière est décédé sans avoir reçu le sacrement de confession dans un temps où il venait de représenter la comédie, M. le curé de Saint-Eustache lui refuse la sépulture. » Le désir de son mari de se confesser est témoigné par deux dames religieuses demeurant dans la maison et un gentilhomme nommé Couton entre les bras de qui il est mort.
Une autre version est donnée par le registre où La Grange a conté le drame quelques jours plus tard : « Vendredi 17, part 39 livres. Ce même jour après la comédie, sur les 10 heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle du Malade imaginaire, fort incommodé d’un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu’il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d’heure depuis ladite veine rompue, et est enterré à la paroisse Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d’un pied de terre. »
La notice biographique des Œuvres de Molière, de La Grange et de Vivot publiées en 1682 : Le 17 février, « il fut si fort travaillé de sa fluxion qu’il eut de la peine à jouer son rôle. Il ne l’acheva qu’en souffrant beaucoup, et le public connut aisément qu’il n’était rien moins que ce qu’il avait voulu jouer (…) La comédie étant faite, il se retira promptement chez lui, et à peine eut-il le temps de se mettre au lit que la toux continuelle dont il était tourmenté redoubla de violence. Les efforts qu’il fit furent si grands qu’une veine se rompit dans ses poumons. Aussitôt qu’il se sentit dans cet état, il tourna ses pensées du côté du Ciel ; un moment après, il perdit la parole, et fut suffoqué en demi-heure par l’abondance du sang qu’il perdit par la bouche. »
Le récit de Grimarest dans sa Vie de Molière, éditée en 1705. Grimarest, qui n’aime pas Armande, a fondé son récit sur les confidences de Baron dont il amplifie souvent le rôle : La représentation commence à 4 heures. En prononçant le juro de la cérémonie finale, il est pris d’une convulsion. Les spectateurs s’en aperçoivent. Il cache « par un ris forcé » ce qui lui est arrivé. « Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l’on disait de sa pièce. » Il a froid. Baron lui trouve les mains glacées et s’en inquiète. Il le fait ramener chez lui en chaise à porteurs. Une fois Molière dans sa chambre, Baron veut lui faire prendre du bouillon. Il n’en veut point. Il le trouve trop fort. « Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. » Au bout d’un moment, il est pris d’une forte crise de toux. Baron, voyant le sang qu’il rend s’en effraie. Il demande à Baron de faire venir sa femme. « Il resta assisté de deux sœurs religieuses. » Elles quêtaient pour le Carême et il les hébergeait chez lui. « Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvait attendre de leur charité. » Il rendit l’esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs. « Le sang qui sortait par sa bouche en abondance l’étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. » Grimarest a omis la plupart des détails contenus dans la requête d’Armande à l’archevêque de Paris : la recherche d’un prêtre, les allées et venues qui ont duré plus d’une heure et demie, la présence à son chevet de Couton entre les bras duquel il est mort. « Aussitôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint-Germain en informer le roi; Sa Majesté en fut touchée et daigna le témoigner. » Grimarest ne dit pas en quels termes.

viernes, 14 de marzo de 2014



Le temps des scandales

En mai 1662, la troupe est invitée à Saint-Germain et interprète huit comédies en moins d’une semaine devant le roi. En juin, elle fait un séjour de sept semaines à la cour et joue treize fois devant le roi. C’est la consécration. De mai à septembre, le roi assiste à vingt-quatre représentations de Molière, record qui ne sera jamais battu. Les gratifications royales représentent le tiers du bénéfice de la troupe pour la saison 1663-1664.

La querelle de L'École des femmes

Le 26 décembre 1662, Molière crée une grande comédie en cinq actes et en vers. L’École des femmes (8e pièce de Molière, qui joue Arnolphe), mettant en cause les idées reçues sur la condition de la femme et le statut du mariage chrétien. C'est un succès immédiat et éclatant, comme il n'en a encore jamais connu et qui le consacre grand auteur, mais une partie de l’opinion l’accuse d’immoralité et d’impiété. La scène du « il m’a pris…le… » (acte II, scène 5) est trouvée indécente, « rien de plus scandaleux », écrit Conti, « équivoque la plus grossière dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens » dira Bossuet. On lui reproche de parodier un sermon dans les recommandations d’Arnolphe à Agnès et les commandements de Dieu dans les « Maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier » (acte III, scène 3). La querelle de L’École des femmes va durer plus d’un an et faire beaucoup de bruit, sous la forme d’une cabale mondaine et d’une querelle littéraire. Des pièces mettant en cause la moralité de l’auteur et l’attaquant sur sa vie privée sont jouées par la troupe concurrente de l’Hôtel de Bourgogne.
Molière réplique en juin 1663 au Palais-Royal par la critique de l’École des femmes et en octobre en créant à Versailles L’Impromptu de Versailles, qui se présente comme « une comédie des comédiens », où se mêlent théâtre et réalité, dans l’improvisation et la parodie. La scène se passe à Versailles. C’est une répétition. Les acteurs de la troupe sont là avec leur propre nom et Molière leur donne ses instructions pour la pièce nouvelle qu’ils doivent jouer devant le roi et précise à l'adresse de ses ennemis les bornes à ne pas dépasser :
« Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord. Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix et ma façon de réciter […] Mais ils doivent me faire la grâce de me laisser le reste [...] Voilà toute la réponse qu’ils auront de moi ».
Bref, qu’on ne l’attaque pas sur sa vie privée.
En juin, le roi accorde des gratifications aux gens de lettres ; Molière fait partie des bénéficiaires. Il écrit et publie son Remerciement au Roi. Sa gratification sera renouvelée tous les ans jusqu’à sa mort.


L’interdiction du Tartuffe


Pour désamorcer la bombe qu’était le premier Tartuffe (1664), Molière transforme en 1667 son dévot hypocrite en un dangereux escroc qui simule la dévotion. Il adoucit certaines tirades et met l’accent sur l’hypocrisie du personnage plus que sur son rôle de directeur de conscience. Mais la version définitive en 1669 le laisse escroc, tout en lui rendant ses habits semi-ecclésiastiques, comme on le voit sur cette gravure, créant ainsi une forte ambiguïté sur le personnage.
Le 29 janvier 1664, Molière présente au Louvre une comédie-ballet, Le Mariage forcé, dans laquelle il reprend son personnage de Sganarelle — un vieux Sganarelle à qui vient subitement le désir de se marier et qui entreprend une quête à la Panurge pour savoir s'il est promis au cocuage — et où le roi danse, costumé en Égyptien. Du 30 avril au 14 mai, la troupe est à Versailles pour les fêtes des Plaisirs de l'Île enchantée, qui sont en quelque sorte l’inauguration des jardins de Versailles. C’est un véritable « festival Molière ». La troupe de Molière contribue beaucoup aux réjouissances des trois premières journées de fête, qui portent le nom de Plaisirs de l'Île enchantée, et le clou de la deuxième journée (le 8 mai) consiste en « une comédie galante, mêlée de musique et d’entrées de ballet » de Molière avec la collaboration de Lully pour la musique et de Beauchamp pour les ballets, LaPrincesse d’Élide. Après le retour à Paris d'une partie de la cour, dans la nuit du 9 mai, Louis XIV décide de poursuivre les réjouissances durant quatre jours supplémentaires jusqu'à son départ pour Fontainebleau, prévu le 14, et demande notamment à Molière d'assurer les divertissements des soirées des 11, 12 et 13 mai. S'enchaînèrent ainsi les représentations des Fâcheux le 11 mai, d'une première version du Tartuffe le 12 mai, et de la petite comédie Le Mariage forcé le 13n. C'était la première représentation du Tartuffe, (13e pièce de Molière, qui jouait lui-même Orgon, le père de famille).
On ne connaît pas le texte de la version du Tartuffe jouée le 12 mai 1664, car le lendemain ou le surlendemain Louis XIV se résigna, à la demande de l'archevêque de Paris, son ancien précepteur, à défendre à Molière de la représenter en public —ce qui ne l'empêcha pas de la revoir, en privé avec une partie de la Cour, chez Monsieur, qui était officiellement le patron de la troupe de Molière, à Villers-Cotterêts, en septembre. On connaît seulement la version considérablement remaniée pour la rendre acceptable, que Molière publiera cinq ans plus tard en 1669, aussitôt après avoir obtenu permission de la jouer.

martes, 11 de marzo de 2014

Des débuts difficiles

L'Illustre Théâtre

À 21 ans, Molière s’engage dans la carrière théâtrale. Le 30 juin 1643, par devant notaire, il s’associe avec les trois Béjartn 13(Joseph, l’aîné, et ses sœurs Madeleine, 25 ans, qui va partager sa carrière et sa vie, etGeneviève, 19 ans) et quelques amis, la plupart « fils de famille » comme lui, en tout six hommes et quatre femmes, pour constituer une nouvelle troupe de comédiens, « l’Illustre Théâtre ». C’est la troisième à Paris, après les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne et ceux de « la troupe du roi au Marais », à laquelle Pierre Corneille donnait toutes ses pièces depuis 1629.
Molière avait renoncé à la charge de tapissier du roi. Son père, qui devait trouver l’aventure collective hasardeuse, accepte néanmoins de l’émanciper, car il n’avait pas 25 ans. Molière reçoit en outre un faible acompte de 630 livres sur l’héritage maternel.
La nouvelle troupe s’installe au jeu de paume des Métayers sur la rive gauche au faubourg Saint-Germain(actuellement 10-12 rue Mazarine). Pendant les travaux d'aménagement, qui durèrent d'octobre à décembre 1643, la troupe joue dans divers jeux de paume et fait un séjour d'au moins trois semaines à Rouen, qui disposait de deux jeux de paume aménagés en théâtre et où se rendaient constamment des troupes de comédiens. Son répertoire est constitué majoritairement, semble-t-il, de tragédies et de tragi-comédies. Certains des auteurs les plus en vue de l'époque lui confient leurs nouvelles pièces, comme c'est le cas deTristan l'Hermite, Desfontaines et Mareschal. Madeleine Béjart, qui vit librement depuis dix ans en fille entretenue, est la vedette de la troupe. Tallemant des Réaux écrit vers 1658, avant le grand succès desPrécieuses ridicules : « Je ne l'ai jamais vu jouer, mais on dit que c'est la meilleure actrice de toutes. Elle a joué à Paris, mais ç'a été dans une troisième troupe qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'était le personnage d'Épicaris à qui Néronvenait de faire donner la question », faisant ainsi allusion à la pièce de Tristan l'Hermite, La Mort de Sénèque, créée par la troupe en 1644. Il ne sait pas encore grand chose de Molière : « Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre ; il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousan. »
À peine la salle ouverte, la troupe profite de l'incendie du théâtre du Marais, et il semble que durant plusieurs mois le public ait afflué sur la rive gauche, tandis que la troupe du Marais s'installait provisoirement dans des jeux de paume et faisaient des séjours dans les villes avoisinant Paris, faisant ainsi elle aussi un séjour à Rouen en 1644. Le fait que, le 18 juin 1644, la troupe de Molière embauche un danseur, puis d'autres acteurs, indique qu'elle a confiance dans l'avenir. Malheureusement, en octobre, le théâtre du Marais, entièrement reconstruit et doté d'une magnifique salle équipée de « 
machines » nouvelles, attire de nouveau le public, et il semble que la salle des Métayers ait alors commencé à se vider. C'est ce qui explique la décision, en décembre 1644, de déménager sur la rive droite au jeu de paume de la Croix-Noire (actuel 32, quai des Célestins), plus près des autres théâtres. Molière est seul à signer le désistement du bail, preuve qu'il en est bien devenu le chef. Malheureusement, ce déménagement vient accroître les dettes de la troupe — les investissements initiaux de location et aménagement du local, puis d'aménagement d'un nouveau local, ont été coûteux et les engagements financiers pèsent lourd par rapport aux recettes — et, à partir de 1645, les créanciers entament des poursuites. Molière est emprisonné pour dettes au Châtelet en août 1645, mais peut se tirer d’affaire grâce à l'aide de son père. À l’automne 1645, il quitte Paris en direction de Nantes avec les restes de la troupe, qui se fond bientôt dans la troupe du duc d'Épernon, dirigée par Charles Dufresnen.


lunes, 24 de febrero de 2014

le début de la gloire 


 Le théâtre du Petit-Bourbon





En 1658, Monsieur a 18 ans. Il faut lui donner un train de vie digne du frère d’un grand roi. On lui achète le château de Saint-Cloud. Il doit avoir une troupe de théâtre. Ce sera celle de Molière. On offre à la troupe la gratuité du théâtre du Petit-Bourbon, une salle vaste et bien équipée, en alternance avec la troupe italienne deScaramouche. Les Italiens jouent les « jours ordinaires de comédie », la troupe de Molière les « jours extraordinaires », soit les lundi, mercredi, jeudi et samedi. Durant l'été, les Italiens retournent dans leur pays, d'où ils ne reviendront que près de deux mois plus tard : désormais, Molière et ses compagnons peuvent jouer les jours ordinaires, comme toutes les autres troupes.




Pendant dix mois, la troupe fait alterner des pièces anciennes — tragédies de Corneille surtout ainsi que de Rotrou et de Tristan l'Hermite, comédies de Scarron — avec ses deux premières comédies L'Étourdi et Le Dépit amoureux, qui étaient des nouveautés pour le public parisien. Selon La Grange, les recettes rapportées par ces deux pièces auraient été excellentes entre novembre et le relâche de Pâques. Mais à la reprise, les recettes ne sont plus très brillantes, malgré l'arrivée du célèbre Jodelet. Le 18 novembre 1659, Molière crée sa première pièce parisienne, Les Précieuses Ridicules, dans laquelle il joue Mascarille. Cette petite comédie en un acte, destinée au départ à être jouée après une tragédie et qui fait la satire du snobisme et des jargons de l’époque, remporte un très grand succès et crée un effet de mode : le sujet est copié et repris. Molière imprime sa pièce à la hâte parce qu’on tente de la lui voler. Il y ajoute une préface plutôt provocante car il aime la satire. C’est la première fois qu’il publie, il a désormais le statut d’auteur.


Plusieurs personnages de marque, tels des ministres et même Monsieur le Prince, invitent Molière à faire jouer sa pièce chez eux. De retour de la frontière espagnole où il est allé épouser l'Infante d'Espagne Marie-Thérèse et attendant au château de Vincennes de faire son entrée solennelle à Paris avec la jeune reine,Louis XIV voit les Précieuses le 29 juillet 1660, puis le 31 sa nouvelle pièce, Sganarelle ou le cocu imaginaire (4e pièce de Molière, qui joue Sganarelle), petite comédie en un acte reposant sur une suite de quiproquos. Les recettes de celle-ci n’atteignent pas les sommets de la précédente, toute la Cour étant à Saint-Jean-de-Luz pour le mariage du roi, au moment de la création de la pièce, mais il la jouera 123 fois dans son théâtre, plus souvent qu’aucune de ses autres pièces, tandis que les Précieuses, jouées 55 fois, ne le seront plus par sa troupe après 1661.


Molière a le vent en poupe. Grâce à ses propres pièces, car les tragédies qu'il donne, y compris celles de Corneille n'ont pas grand succès. Thomas Corneille reprochera dès lors à la troupe de Molière de mal jouer la tragédie et ce sera l'attitude constante des ennemis de Molière : il est incapable de jouer correctement la tragédie, il ne réussit que dans des genres inférieurs auprès de la partie des spectateurs la moins valable. En 1660, ses comédies constituent pour la première fois plus de la moitié des pièces jouées (110 sur 183). La troupe reçoit maintenant souvent des gratifications de la part du roi, ce qui compense le fait que la pension de 300 livres promise par Monsieur n'a jamais été versée, ainsi que le La Grange écrit au début de son Registre.


Le 6 avril 1660, le frère cadet de Molière meurt. La charge de tapissier valet de chambre du roi lui revient de nouveau. Il la gardera jusqu'à sa mort. Elle impliquait qu'il se trouve chaque matin au lever du roi, un trimestre par an. Dans son acte d'inhumation, il sera dit « Jean-Baptiste Poquelin de Molière, tapissier, valet de chambre du roi », sans autre qualification : à cette époque, la charge était prestigieuse, alors que le métier de comédien ne l'était pas.


Le 11 octobre 1660, la troupe se trouve brusquement à la rue. On démolit le théâtre du Petit-Bourbon pour bâtir la colonnade du Louvre. Mais Molière n’est pas en disgrâce. Le 21, le roi l’invite pour jouer l’Etourdi et les Précieuses. Le 26, il rejoue les mêmes pièces chez le cardinal Mazarin malade en présence du roi, qui lui attribue une nouvelle salle appartenant à la couronne, et donc gratuite elle aussi, celle du Palais-Royal.






 Le théâtre du Palais-Royal




Le théâtre, construit par le cardinal Richelieu vingt ans plus tôt, est délabré ; la salle doit être refaite. Philippe d'Orléans convainc le Roi de la restaurer et de l'attribuer à la troupe de Molière. Après des travaux effectués sous la direction d’Antoine de Ratabon, surintendant général des bâtiments, elle rouvre le 20 janvier 1661. Le 4 février, Molière donne une nouvelle pièce, une tragi-comédie, Dom Garcie, où il joue le rôle principal. Devant être arrêtée après seulement sept représentations, c’est un échec qui le ramène définitivement, comme auteur, sur le terrain de la comédie. Voltaire dans sa Vie de Molière dit qu'il « avait une volubilité dans la voix et une espèce de hoquet qui ne pouvait convenir au genre sérieux, mais qui rendait son jeu comique plus plaisant ». Son débit parlé n'était donc pas fluide. Ses expériences dans le genre sérieux lui ont été le plus souvent néfastes.


Fin avril 1661, après les trois semaines de fermeture impérative de Pâques, on entame la nouvelle saison avec des reprises. Molière continue de mêler comédies et tragédies. La troupe compte maintenant sept acteurs et cinq actrices : Molière, les trois Béjart, les couples De Brie, Du Parc et Du Croisy, plus l’Epi et Lagrange. Molière demande deux parts au lieu d’une dans le partage, jusque là égalitaire, de la recette. La troupe accepte, mais précise que s’il se marie avec une actrice, le ménage n’aura que deux parts.




 Le 24 juin 1661, une nouvelle comédie en trois actes, L'École des maris (6e pièce de Molière, qui joue Sganarelle) est un succès. Succès qui amène le surintendant Fouquet à commander une pièce pour une fête qu’il organise pour le roi dans son château de Vaux-le-Vicomte. C’est la première fois que Molière crée une pièce pour la cour. Connaissant le goût de Louis XIV pour les ballets, il crée un nouveau genre, la comédie-ballet, intégrant comédie, musique et danse : les entrées de ballet sont placées au début et dans les entractes de la comédie et ont le même sujet. Le 17 août 1661, Les Fâcheux sont un succès. Le roi ayant observé qu’un fâcheux auquel Molière n’avait pas pensé méritait sa place dans la galerie, Molière modifie rapidement le contenu de sa pièce. C’est un tournant décisif pour lui : il a attiré l’attention de Louis XIV.


Le 4 septembre, Les Fâcheux sont donnés au théâtre du Palais-Royal avec « ballets, violons, musique » et en faisant « jouer des machines ». Les recettes montent en flèche. Fin décembre, le roi vient voir la pièce dans son adaptation parisienne. La saison est une des meilleures de la troupe. Les recettes viennent essentiellement des représentations publiques (90 % des bénéfices). Le roi n’a rien donné cette année-là. La troupe peut vivre de son seul public parisien : « Son succès, Molière le doit beaucoup à ceux qui viennent le voir jouer au Palais-Royal, un peu aux personnalités qui l’ont invité, nullement à Louis XIV. C’est sur sa réussite à Paris que s’est greffée l’invitation de Fouquet à Vaux-le-Vicomte et, par contrecoup, un début d’intérêt du roi